Les genres littéraires se redéfinissent par de multiples écritures et réécritures. Poussés jusqu’à leurs extrêmes ils en arrivent à faire exploser leurs propres limites. Au cours de ces dernières années, la littérature policière a connu un engouement dont elle a trop largement profité. Je me souviens que Manchette me disait pour dénoncer les excès de cette mode : « Nous sommes devenus trop respectables ».

Le regard subversif, qui, aux débuts du courant néo-polar, remettait en cause la loi et l’ordre, appelait à la rupture avec toute convention, à la recherche d’expérimentations formelles, à une richesse linguistique, à l’originalité des trames, s’est peu à peu détourné et fondu doucement dans la répétition. Nous mettions à nu des faits et des histoires, en les révélant, et aujourd’hui nous courons le risque de devenir de simples chroniqueurs. Mais atteint d’un optimisme pathologique, je continue à croire que la santé du roman est toujours éclatante et que les meilleurs livres n’ont pas encore été écrits.

Aujourd’hui, je me sens de plus en plus attiré, comme lecteur et écrivain, par les expériences qui mènent au roman total. Je veux aller à la rencontre du roman fleuve grossi par de multiples affluents, hybride parce qu’ouvert à tous les genres, né évidemment de toutes sortes de métissages, forcément baroque dans la structure narrative tout en faisant la part belle à l’anecdote et qui préfère à l’expérimentation du langage le canevas du couturier qui unit et assemble de son fil invisible. Un roman qui tout en conservant la tension du noir dont l’intrigue est le noyau, s’approprie le grand roman d’espionnage, le roman historique et le feuilleton avec ses milliers de trames souterraines. Il a la capacité de divulgation de la science-fiction et le souffle grandiose du roman d’aventures du XIXe siècle. Il sera bien sûr toujours charpenté par une proposition inédite, par le pouvoir de surprendre et par l’épaisseur de la construction des personnages.

Voilà exactement le roman que j’ai très envie de lire et d’écrire en ces temps d’incertitude et de doute. Est-ce la seule route ? Il faudrait être stupide pour affirmer cela. Tout jeune – et futur grand écrivain partant du plus profond de son âme –, a devant lui une immense autoroute à trente-six voies et autant de chemins et de possibilités pour le mener à Rome. Sans oublier que, s’il est important de faire tomber les mythes, il est plus important encore de savoir les réinventer.

 

Paco Ignacio Taibo II.

Conseiller littéraire de L’atinoir