Le livre du mois : L’ancêtre

L'ancêtre-Saer

 

L'ancêtre
Juan José Saer
(Argentine)

 

   Le roman est inspiré d’une histoire réelle. En 1515, un corps expéditionnaire de trois navires quitte l’Espagne en direction du Rio de la Plata, vaste estuaire à la conjonction des fleuves Parana et Uruguay. Mais, à peine débarqués à terre, le capitaine et les quelques hommes qui l’accompagnent sont massacrés par des Indiens. Un seul en réchappe, le mousse : fait prisonnier, accueilli dans la tribu de ses assaillants, il n’est rendu à son monde que dix ans plus tard, à l’occasion d’une autre expédition naviguant dans ces eaux. De ce fait historique Juan José tire une fable universelle qui interroge le sens des destinées humaines et le pouvoir du langage. Arrivé à la fin de sa vie, le mousse se souvient comment, soixante ans plus tôt, il a été amené pendant toutes ces années à partager l’existence d’une tribu d’hommes anthropophages au point de bouleverser sa vision du monde… (Notes de l'éditeur)

   On ne présente plus les éditions du Tripode, nées de la scission d'Attila, et leur catalogue éclectique, passionnant. Il fallait du courage pour publier cette épopée magistrale, fable métaphysique jamais rééditée depuis 1987 et sa première parution chez Flammarion. L'ancêtre n'est pas exactement ce qu'on pourrait appeler un "roman colonial" ou "historique". Il fait partie de cette trilogie "de la llanura", que Juan José Saer a certes choisi de situer aux confins de notre époque, mais où la recréation du mythe originel et l'exactitude historique servent davantage le fameux "Concept de fiction" défini par l'auteur en 1997, que son contraire. Saer s'était d'ailleurs interdit toute recherche, au-delà de l'anecdote. Cet homme au soir de son existence, Francisco Del Puerto, revient sur l'expérience exceptionnelle qu'il a vécue de 17 ans à 27 ans. Seul rescapé du corps expéditionnaire du capitaine Juan Diaz de Solis, il est confronté, pendant dix années à de nouvelles pratiques et modes de vie (l'anthropophagie, le langage, etc.) qui bouleversent sa vision du monde. La recherche du sens occupe l'espace de l'écriture: l'extraction du souvenir, l'expérience racontée de la chose vécue n'admet pas sa récupération ou un quelconque « sauvetage » que nous évoquons lorsqu'il est question de « mémoire » historique, collective ou individuelle. Elle célèbre l'altération induite par le récit, ce que nous sommes au moment de l'écriture, ce que nous comprenons en revenant sur le centre de gravité de notre vie.

   Dans cette langue qu'il comprend progressivement, le narrateur découvre que le mot "être" n'est traduisible que par "paraître". Les premières lignes du roman nous offrent une clé de lecture : « De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel. Plus d’une fois je me suis senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d’un désert. Et si, maintenant que je suis un vieil homme, je passe mes jours dans les villes, c’est que la vie y est horizontale, que les villes cachent le ciel. » C'est ainsi que le vieil homme, au chapitre de la mort, découvre qu'il ne peut « que vivre » au milieu d'une réalité beaucoup trop vaste pour lui ; la lutte des indiens avec cette réalité (en attestent les insoutenables scènes d'orgies cannibales), la responsabilité qu'ils endossent face au monde auquel ils se rattachent et qu'ils imaginent dépendant d'eux, la lutte contre l'illusion et l'impossibilité de toute certitude (pourquoi l'ont t-ils épargné, lui, et non un autre?), sont autant de thèmes récurrents dans l’œuvre de Saer (1937-2005). Une oeuvre urgente.

 

Renaud Bouc

 

 

Traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Guille-Bataillon
Disponible à L'atinoir -
17 euros / 200 pages
ISBN :
978-2-37055-010-1

 

ISBN 978-2-37055-010-1
Pays : Argentine

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